Perdus et emportés par les routes infinies, au cœur du désert tunisien, une longue aventure s’est entamée : emportés par nos propres vœux et par les chemins qui y mènent. C’est ainsi que l’on a réalisé que ce n’était pas toujours à nous de choisir notre destin, tiraillés par le dilemme entre rester, continuer sans moyens dans un désert immense, ou bien abandonner. Mais comme on dit, seuls, on va plus vite, mais à deux on va plus loin, surtout lorsque la compagnie est.. un peu particulière. 

 

Après avoir profité de la splendeur de Ksar Ghilane, l’Oasis la plus méridionale de Tunisie et l’une des portes du Sahara tunisien, un moment de détente s’est imposé avant qu’on ne décide de continuer notre road-trip vers une nouvelle destination. Quand on parle de destin, c’est dire qu’il n’y a pas d’arrêt suivant au programme : ce serait la direction inconnue du prochain autostop ; parfois, il faut laisser son instinct et l’envie faire les choses.

Dix kilomètres à pieds : c’était la distance que nous devions parcourir pour arriver à la seule route goudronnée, en passant par quelques espèces de maisons en tôles, où l’unique  source de revenus pour leurs habitants est la vente illégale de carburants.

Photo : L’une des différences entre l’équipement de la route menant à l’oasis et la résidence d’une résidente locale : la difficulté de faire face au problème du développement déséquilibré, en particulier du fait de l’aggravation de la crise économique et de la congestion sociale que de nombreux segments de la jeunesse subissent en raison de la pauvreté et du chômage des populations des régions frontalières pauvres du sud, ce qui explique les manifestations régionales dans la province de Tataouine, qui réclament une part de la richesse naturelle, se sont intensifiées comme en témoignent les manifestations où des slogans disent “Où est le pétrole ?”.

 

Deux heures d’attente sans aucun signe de vie, dans un endroit vide, vaste, infini, révèlent l’autre face du désert. Seuls au monde, on décide de s’accrocher au premier moyen de transport qui passe, un camion, une voiture ou même un tracteur. L’essentiel est de bouger.

La garde nationale nous a été d’une bonne aide, lors d’une patrouille de surveillance : quelques questions et ils décident de nous donner un coup de main. On nous offre de nous conduire dans leur 4X4 vers une autre route, où les chances de tomber sur des passants pour continuer l’aventure seront plus grandes.

Trente minutes plus tard, un camion apparaît, petite lueur d’espoir qui ne dure pas longtemps : l’arrière est rempli de bidons de carburant, il s’agit bien de contrebandiers. On a pris momentanément du recul, séduit par l’idée de l’aventure, mais là, le risque est grand.

Néanmoins, nous avons senti l’adrénaline monter lorsque  le camion s’est arrêté, et le conducteur nous a proposé son aide.

Le moment de réflexion s’est intensifié : prendre le risque et accepter leur aide pour aller à Tataouine, ou bien rester au bord d’une route totalement déserte. Mais après tout, s’ils nous voulaient du mal, ils n’auraient pas pris la peine de proposer de l’aide. Ils pourraient nous faire ce que bon leur semble, sans la présence d’une âme témoin, oubliés que nous étions au beau milieu de nulle part.

Après une petite analyse comportementale, le choix est fait : va pour l’aide proposée. On monte à bord du camion de contrebande. Le co-pilote nous a aidé à mettre nos bagages au-dessus des bidons.

Que l’aventure commence et que la chance soit de notre côté ; vu l’impétuosité avec laquelle le chauffeur conduit, nous en aurons bien besoin.

Dans le camion, il n’y avait que deux places y compris celle du conducteur, ce qui a poussé les contrebandiers à opter pour une solution clairement typique et habituelle : les deux hommes partageront la place du conducteur, et  nous deux l’autre siège !

Le trajet reprend silencieusement, et il semble qu’eux-mêmes ne sont pas tout à fait convaincus d’avoir des étrangers avec eux. De notre côté, nous avons aussi toujours un peu peur, surtout après notre rencontre avec la garde nationale : nous sommes désormais de l’autre côté de l’échiquier entre « les bons et les méchants ».

 

La discussion commence par les questions habituelles sur nos origines, et ce que l’on faisait seuls dans un endroit pareil…

“Il nous reste 70 Km pour atteindre Tataouine, et je suis chargé (il parle des bidons) donc je ne peux pas franchir les frontières de la ville. Je vais vous déposer 10 Km avant. Si vous ne trouvez pas un autostop là bas, je retourne vers vous après la «vidange», ou bien je vous enverrai l’un de mes contacts pour vous prendre”, a dit le conducteur en accélérant.

Il faut qu’ils roulent à des vitesses supérieures à 150 Km/heure pour que la voiture et la plaque d’immatriculation ne soient pas captés ou identifiables à l’oeil nu.

 

Et ce, d’après le conducteur ; son compagnon, lui, est plus discret, il parle ou rit sarcastiquement, mais à quelques rares occasions.

Nous trouvons le courage de les interroger davantage au sujet de leur domaine, relativement développé en Tunisie.

“C’est un océan mon ami.. La contrebande c’est un autre monde ; il s’agit d’un mode de vie. L’erreur peut être fatale. D’ailleurs, hier sur cette même route, un ami s’est fait prendre par un cadre du ministère de l’intérieur venu en vacances avec sa famille… Cette zone peut être risquée”  Il dit ça et brusquement, change de direction pour emprunter la piste à gauche et laisser la route principale.

Tout au long de la route, nous observons les matériaux d’installation d’un nouveau canal de transport de pétrole venant du sud et sur une distance de plus de 300 Km.

Les explications continuent, au fil de la discussion : les techniques de camouflage peuvent varier selon la nature des marchandises transportées, allant du carburants aux armes,  des pièces archéologiques en passant par des bijoux, des diamants, du cash, de la drogue, voire même des êtres humains.

 

Dans le nuage de poussières qui entoure le camion, nous apprenons que le cycle de la contrebande passe par plusieurs étapes à partir d’un contrebandier d’un pays au partenaire de l’autre pays qui collecte le carburant, jusqu’à ce que le contrebandier spécialisé parvienne au distributeur pour la distribution finale aux petits vendeurs qui vendent individuellement ou à des stations-service sans permis, c’est pour ça qu’en passant par les frontières en profitant de l’aggravation du chaos sécuritaire dans les zones de conflits armés sous la bannière de bandes organisées ou de groupes aléatoires, les chauffeurs sont remplacés au fur et à mesure par d’autres, et ce afin d’éviter qu’ils soient reconnus. Par ailleurs, leur connaissance extensive des routes à emprunter  qu’ils peuvent facilement éviter la garde nationale, même si selon lui ils ont même des contacts au sein de l’Etat qui les aident en leur fournissant des informations ou bien en les protégeant pour faciliter leurs passages parfois  même aux postes de  passages frontaliers officiels.

Lorsque des poursuites surviennent, les contrebandiers ont leurs routes de fuite à vitesse libre pour s’échapper, notamment lorsqu’ils doivent affronter des tirs !

Il existe des zones géographiquement déclarées “safe” et “ garde free” où l’on rencontre des  sortes de maisons ou garages pour se mettre à l’abri et passer des heures, en attendant que l’ambiance se calme et avant de reprendre la route.

 

Les réseaux de contrebande de carburant d’Algérie à la Tunisie utilisent des ânes ou des chameaux comme moyen de camouflage en raison d’une chaîne de montagnes accidentée. La contrebande de carburant algérien augmente donc le prix des ânes en Tunisie. Les réseaux peuvent utiliser des camions ou des voitures avec de grands réservoirs en raison du grand nombre de touristes algériens et libyens venant en Tunisie, et ces touristes utilisent généralement des voitures familiales avec un réservoir supplémentaire.

Ils acheminent en contrebande des quantités de carburant leur permettant de voyager sans avoir à s’approvisionner auprès des stations-service tunisiennes.

Ce secteur illégal est quand même contrôlé par un réseau des grosses tête de la République, des hommes d’affaires ou même par la mafia selon nos compagnons de voyage. Ils se partagent “les secteurs de ce marché” entre eux ; il y a aussi ce qu’on appelle des barrières à l’entrée, les gens qui travaillent dans ce domaine doivent  passer plusieurs tests de confiance, courage et prendre des risques avant d’être admis comme un des transporteurs parmi le reste de la bande.

Les échanges de marchandises doivent se passer très rapidement, dans des temps records  et généralement sur des pistes cachées entre les montagnes, où le réseau téléphonique est absent, et sinon en utilisant des cartes SIM d’autres personnes et qu’il faut détruire rapidement après chaque appel afin d’éviter la traçabilité des transactions faites au milieu de nulle part, des endroits tellement improbables que même les plus rusés ne sauraient les deviner.

 

“Prenez ça pour vous”, dit-il en nous offrant une bouteille de dattes conservées traditionnellement. “Ça vous permettra d’avoir de l’énergie, c’est nécessaire afin de pouvoir   passer quelques jours ici dans ce désert.”

A un moment,  il nous demande de fermer nos portables pour quelques minutes, alors qu’il vient de recevoir un message sur son Iphone de luxe, bien évidemment.

Il nous montre une amende de la valeur de 9.5 milles dinars tunisiens, émise contre notre chauffeur, pour actes de contrebande, mais il ajoute -toujours avec son sourire – “c’est rien devant la recette que je vais recevoir aujourd’hui, ainsi que les pots de vin que je peux payer aussi des fois (il parle de la corruption).’’

 

Avec les différences et les fluctuations des prix du carburant, ce commerce est rentable et offre des rendements financiers intéressants. Dans certains cas, la population ne peut pas s’en passer, surtout en l’absence de programmes de développement ou de projets d’investissement dans certaines zones qui atténuent la pauvreté et absorbent le chômage qui est clairement applicable aux habitants du sud de la Tunisie par rapport à la capitale ou aux grands États tels que Sfax, Sousse, Gabès et Mahdia. Certaines familles tunisiennes se présentent comme des spécialistes du commerce des carburants.

 

Pour l’argent, les contrebandiers, ont plusieurs comptes bancaires en leur nom propre ou bien à ceux d’autres membres de leurs familles, cela permettant de répartir le montant des recettes en plusieurs parties et d’ainsi éviter d’attirer l’attention de manière inutile. Le reste de l’argent reste souvent caché dans leurs maisons.

 

Nous sommes de nouveau sur une route entre les montagnes de l’ancien village berbère quasi-abandonné de “Guermessa”, où les contrebandiers nous déposent rapidement et reprennent la piste pour aller faire la vidange. Ils nous laissent alors un numéro sur lequel ils seront joignables après 30 minutes exactement si jamais nous n’avons pas trouvé de transport.

 

Vingt-deux minutes plus tard, un trax s’arrête et nous a emmené à une vitesse de 20 km/heure cette fois-ci, mais sans doute est-ce plus sage que revivre un risque pareil : assez d’aventures pour aujourd’hui.

Trente et une minutes après, mon téléphone sonne :  c’est notre ami le contrebandier qui s’assure que tout va bien de notre côté, en me laissant dans un nuage de questions sur ce qui pourrait nous arriver ?

Et nos questions planent encore :  quel est son intérêt dans tout ça :  nous utiliser pour se camoufler, ou bien finalement, ces hors la loi ne nous montrent-ils pas qu’avant tout, ils restent serviables et généreux malgré et au-delà des risques et des crimes qu’ils commettent ?

Contrebande des carburants :

  • 30% du total du marché.
  • 400 millions de dinars/an de manque à gagner pour l’Etat en termes d’entrées fiscales et sociales.
  • Mobilisation de 20 000 personnes.
  • Entre 100 et 150 barons de contrebande de carburants.
  • Elévation de la contrebande de carburants de moins de 10% avant 2011 à plus de 30 % après.

SIGMA Conseil

 

Oasis du sud de la Tunisie située sur la limite est du Grand Erg oriental.